Méfions-nous de nous
Billet d’interrogation— juillet 2026
Le 3 juillet 2026, veille de l’ouverture du Festival d’Avignon, 28 structures artistiques françaises sonnent l’alerte : l’État s’apprête à « surgeler » 13 % de leurs subventions 2026 — le second versement, soit environ 10 millions d’euros. Motif officiel : tous les ministères doivent faire des efforts. La mobilisation qui a suivi fut rapide et massive. Normal.
Bel effort demandé aux dames et messieurs de la culture, en plein milieu d’exercice, saisons engagées et contrats signés ! Mais au-delà de la brutalité de la méthode, c’est le timing qui trahit une méconnaissance profonde du secteur. Car oui, Bercy — désolée de vous l’apprendre — on ne coupe pas les vivres au spectacle vivant pendant Avignon. C’est offrir à la profession sa plus belle scène. S’il existe un moment de l’année où le monde entier a les yeux braqués sur la France, et plus précisément sur la cité des Papes, c’est bien celui-là. Le Festival d’Avignon, c’est un peu comme les plages du Débarquement : tout le monde sur la planète sait où c’est.
À moins que… Une question me trotte dans la tête : et si Bercy avait tapé exprès à ce moment-là ? Encaisser l’orage en juillet, pour avoir ensuite les mains libres tout le reste de la saison ?
Toujours est-il que le 21 juillet, rétropédalage : le ministère de la Culture annonce que le surgel n’aura pas lieu et que les 28 toucheront leurs subventions sans aucune baisse. Victoire ? Regardons-la de près. L’État n’a pas cédé à la profession, il a cédé au coût politique : 28 grandes maisons adossées à des maires et des présidents de région de tous bords qui écrivaient à l’Élysée, avec la Cour d’honneur comme tribune quotidienne pendant trois semaines. Difficile de rêver meilleure caisse de résonance.
Cette « victoire » ne dit donc rien de notre capacité à protéger ce qui n’a pas cette visibilité. Je dirige un label d’État financé sur les crédits déconcentrés du programme 131, via la DRAC Normandie — ces crédits dont le sort se joue dans le silence des arbitrages, loin des projecteurs, et qui ont déjà encaissé 5 % de baisse cette année. Soyons honnêtes : de nos structures, les 28 se soucient à peu près autant que d’un indicateur de CPO.
Car les 10 millions dégelés ne sont pas apparus par magie. Soit Bercy assouplit l’effort demandé au ministère — peu probable, le comité d’alerte du 7 juillet ayant identifié 3 milliards d’euros de risques supplémentaires à compenser —, soit ils seront repris ailleurs dans le programme 131 lors des arbitrages d’automne. Et devinez quelle est, historiquement, la variable d’ajustement la plus discrète ? Les crédits déconcentrés. Pour les structures hors des 28, c’est un signal à prendre très au sérieux dans les discussions avec les DRAC.
Et c’est là que le titre de ce billet prend tout son sens. Si le dégel des 28 se paie sur les crédits des autres, l’unité affichée en juillet devient intenable : ceux qui ont gagné auront objectivement gagné contre ceux qui paieront. C’est le scénario classique où la solidarité de façade se fracture dès que l’enveloppe redevient un jeu à somme nulle. L’automne nous dira si nous étions une profession, ou une addition d’intérêts qui a partagé trois semaines de soleil avignonnais.
Alors oui : méfions-nous de Bercy. Mais surtout, méfions-nous de nous.
