Danser sur les braises de la cerisaie

Nous sommes dans La Cerisaie. Personne ne veut l’entendre : le monde dans lequel nous avons grandi, prospéré, évolué n’existe plus. Il est mort. Et nous dansons sur ses braises en nous étonnant d’avoir chaud aux pieds. Déjà, en juin 2025, à la suite d’une réunion de l’Association des Scènes nationales, j’étais revenue en me disant « je vis La Cerisaie ».

Précision pour éviter les procès d’intention : je ne suis pas d’accord avec la politique culturelle de l’État. Pas d’accord non plus avec la manière dont il traite ses propres labels — car rappelons-le, ce sont ses labels, il les a créés, estampillés, et il les regarde aujourd’hui comme un meuble encombrant hérité d’une vieille tante. Les collectivités territoriales ? Pas mieux. En vérité, tout le monde nous marche dessus. Et en nous piétinant, ce ne sont pas seulement des directions qu’on maltraite : ce sont des politiques culturelles, donc la population. Autre précision, avant qu’on m’excommunie et me brûle telle une sorcière « fasciste », « eh oui, tout est fasciste aujourd’hui, peuh » : je ne parle ici que du spectacle vivant. C’est déjà bien assez.

Voilà, mon constat, mon ressenti, est posé, car c’est le mien. Question suivante : que fait-on ? On continue de chougner ? Merci, non mais ! Ras le bol.

À Avignon cet été, la profession a beaucoup parlé — enfin, surtout le théâtre subventionné ; les autres aussi, mais pas sur le même ton. Le SYNDEAC, et pas que lui, a produit des documents, des motions, des demandes à l’État. Très bien, c’est utile, c’est nécessaire. Mais dans toutes ces salles pleines de gens intelligents, quelqu’un a-t-il levé le doigt pour poser la question qui fâche : et nous ? Qu’avons-nous fait — ou pas fait — pour en arriver à ce désamour total ? Moi, je n’ai pas osé lever le doigt, car je sentais bien que ma question serait malvenue. Alors, lâchement, j’ai bougonné dans mon coin et puis je savais que j’écrirais des posts pour râler, que personne ne lit d’ailleurs, d’où mon courage.

Le comportement politique a muté, et nous, les labels, sommes restés perchés sur notre branche, drapés dans la certitude d’être ce qu’il y a de mieux pour le public, persuadés que nos productions, nos créativités, nos pensées étaient intouchables. Pendant que le monde changeait de logiciel, nous continuions, telle Lioubov, à ne pas voir. 

Nous n’interrogeons plus notre modèle, nous attendons la tante de Iaroslavl — ce personnage de la pièce dont toute la famille espère l’argent providentiel, argent qui arrive d’ailleurs, et qui ne sauve rien du tout.

Revenons à La Cerisaie, puisque nous y sommes. Souvenez-vous de Lopakhine. Pendant quatre actes, il répète la même chose à Lioubov : votre domaine est perdu, découpez la cerisaie en parcelles, construisez des datchas, vous serez sauvés. Quatre actes. Et que fait la famille ? Elle trouve ça vulgaire. Elle organise un bal. Un bal, le soir même de la vente aux enchères. Et à la fin, on entend les coups de hache.

Nous en sommes exactement là : on nous explique que le domaine est perdu, nous trouvons la remarque de mauvais goût, et nous donnons le bal.

Et pendant que nous dansons, le monde redéfinit tranquillement la place de l’art. Je suis tombée récemment sur un post de Chris Laquieze — sur TikTok, oui, c’est dire si la pensée circule désormais partout. Il y dit une chose simple et vertigineuse : avant, l’art était important parce qu’il provoquait, non pour ce qu’il rapportait. Aujourd’hui, l’IA (projet Panama) avale des livres par milliers, en extrait la substance, et recrache au mieux un produit culturel calibré — au pire un outil au service d’une idéologie. À partir du moment où le livre cesse d’être un objet culturel précieux pour devenir un symbole, un gisement de matière première, c’est toute la culture qui est redéfinie. Une œuvre jugée sur ce qu’elle produit et non sur ce qu’elle provoque dans notre évolution d’être humain, ce n’est plus une œuvre : c’est un rendement financier.

Et là, question qui pique : et nous, les labels, sommes-nous si innocents ? Nous qui remplissons chaque année des tableaux d’indicateurs — taux de remplissage, nombre de bénéficiaires, actions par territoire — n’avons-nous pas accepté, nous les premiers, d’être jugés sur ce que nous produisons plutôt que sur ce que nous provoquons ? Nous avons laissé le vocabulaire du rendement entrer dans nos maisons, et nous nous étonnons qu’on nous traite comme des centres commerciaux. La bataille de la subvention nous occupe tellement que nous avons déserté la seule bataille qui justifie notre existence : celle du sens et de la construction critique d’un esprit. Pour notre défense, je dois ajouter que nous n’avons pas vraiment le choix !

À la fin de La Cerisaie, la famille s’en va, on cloue les volets, et l’on découvre qu’on a oublié Firs, le vieux serviteur, enfermé dans la maison morte. Si nous refusons l’autocritique, voilà notre destin : non pas « mourir sur scène » comme le chantait Dalida mais rester oubliés dans une maison dont plus personne n’a la clé, à murmurer que c’était mieux avant, pendant que dehors résonnent les coups de hache. Moi, je propose qu’on sorte de la maison. Pendant qu’il est encore temps.

PS : j’espère que je ne serai pas tondue ! 

J’ai pas bien compris!

Méfions-nous de nous

Billet d’interrogation— juillet 2026

Le 3 juillet 2026, veille de l’ouverture du Festival d’Avignon, 28 structures artistiques françaises sonnent l’alerte : l’État s’apprête à « surgeler » 13 % de leurs subventions 2026 — le second versement, soit environ 10 millions d’euros. Motif officiel : tous les ministères doivent faire des efforts. La mobilisation qui a suivi fut rapide et massive. Normal.

Bel effort demandé aux dames et messieurs de la culture, en plein milieu d’exercice, saisons engagées et contrats signés ! Mais au-delà de la brutalité de la méthode, c’est le timing qui trahit une méconnaissance profonde du secteur. Car oui, Bercy — désolée de vous l’apprendre — on ne coupe pas les vivres au spectacle vivant pendant Avignon. C’est offrir à la profession sa plus belle scène. S’il existe un moment de l’année où le monde entier a les yeux braqués sur la France, et plus précisément sur la cité des Papes, c’est bien celui-là. Le Festival d’Avignon, c’est un peu comme les plages du Débarquement : tout le monde sur la planète sait où c’est.

À moins que… Une question me trotte dans la tête : et si Bercy avait tapé exprès à ce moment-là ? Encaisser l’orage en juillet, pour avoir ensuite les mains libres tout le reste de la saison ?

Toujours est-il que le 21 juillet, rétropédalage : le ministère de la Culture annonce que le surgel n’aura pas lieu et que les 28 toucheront leurs subventions sans aucune baisse. Victoire ? Regardons-la de près. L’État n’a pas cédé à la profession, il a cédé au coût politique : 28 grandes maisons adossées à des maires et des présidents de région de tous bords qui écrivaient à l’Élysée, avec la Cour d’honneur comme tribune quotidienne pendant trois semaines. Difficile de rêver meilleure caisse de résonance.

Cette « victoire » ne dit donc rien de notre capacité à protéger ce qui n’a pas cette visibilité. Je dirige un label d’État financé sur les crédits déconcentrés du programme 131, via la DRAC Normandie — ces crédits dont le sort se joue dans le silence des arbitrages, loin des projecteurs, et qui ont déjà encaissé 5 % de baisse cette année. Soyons honnêtes : de nos structures, les 28 se soucient à peu près autant que d’un indicateur de CPO.

Car les 10 millions dégelés ne sont pas apparus par magie. Soit Bercy assouplit l’effort demandé au ministère — peu probable, le comité d’alerte du 7 juillet ayant identifié 3 milliards d’euros de risques supplémentaires à compenser —, soit ils seront repris ailleurs dans le programme 131 lors des arbitrages d’automne. Et devinez quelle est, historiquement, la variable d’ajustement la plus discrète ? Les crédits déconcentrés. Pour les structures hors des 28, c’est un signal à prendre très au sérieux dans les discussions avec les DRAC.

Et c’est là que le titre de ce billet prend tout son sens. Si le dégel des 28 se paie sur les crédits des autres, l’unité affichée en juillet devient intenable : ceux qui ont gagné auront objectivement gagné contre ceux qui paieront. C’est le scénario classique où la solidarité de façade se fracture dès que l’enveloppe redevient un jeu à somme nulle. L’automne nous dira si nous étions une profession, ou une addition d’intérêts qui a partagé trois semaines de soleil avignonnais.

Alors oui : méfions-nous de Bercy. Mais surtout, méfions-nous de nous.

Trouble Maker

La lecture de « Trouble Maker » de Laura Swan m’a plongée non pas dans une nostalgie mais dans un état cotonneux où je me suis posée pas mal de questions ! J’ai vécu plusieurs jours avec le personnage de Shayn en tête.

Je n’ai rien à voir avec ces deux personnages. Je n’ai jamais été « June », cette jeune fille mal-aimée, battue par sa famille et qui est harcelée à l’école.

Shayn, ce beau jeune homme de 25 ans, prof de maths dans le lycée de June, a un point commun avec elle : être mal-aimé par sa mère (il est le fruit d’un viol) et en rupture avec sa famille. Shayn se retrouve embarqué dans une bande de voyous qui pratique des cambriolages malgré lui… pas sûre !

Bref ! Je me suis posée la question : pourquoi ce personnage traîne-t-il dans ma tête ? Je n’arrivais pas à lui dire au revoir. Pire, j’avais du chagrin.

En fait, dès les premières lignes, Shayn prend soin de June. Même quand il essaie d’éloigner June de lui, il prend soin d’elle.

Et bien, moi, je me suis dit qu’aucun homme n’a jamais pris soin de moi.

 MARS On danse la valse des saisons, la ronde des planètes, la farandole des dieux



 « Y’a plus d’saison ! », susurrait-on depuis un bon moment déjà, dans les couloirs de la Snat61. Pourtant, cet hiver-là, on ne sait quel Dieu avait décidé de faire mentir l’adage. Pour sûr, on avait eu notre lot de froid glacial, de gelées matinales et d’inondations à répétition. Bref, l’hiver avait été rude et pour se tenir chaud, on avait investi les salles et profité de la caresse réconfortante des spectacles. N’empêche… notre famille de saltimbanques trépignait de voir arriver « Mars », se réjouissant de la promesse de renouveau printanier qu’il apportait avec lui. 

 Il faut dire qu’elle avait grand besoin de printemps pour se remettre de ses émotions. Car en plus d’une météo difficile, elle avait assisté, impuissante, au ravissement de sa grande argentière, par un riche, très riche cheikh venu d’un pays si lointain que personne n’en avait entendu parler. Elle avait succombé à son charme distingué, et à la douce mélodie de ses paroles envoûtantes. Il lui avait dit de sa voix suave et chaude du désert : 

« Là d’où je viens, l’hiver n’existe pas plus que toutes les choses inutiles et superficielles que ton monde civilisé a fabriquées. 

Là d’où je viens, tu dors simplement nu, caressé par les étoiles qui te montrent le chemin. 

Là d’où je viens, l’énergie de l’univers te donne des ailes. 

Là d’où je viens, nous vivons de dattes, de kumquat, de miel et d’amour. » 



 Vous l’aurez compris : Eros, le dieu de l’Amour avait frappé. Et comme on le sait, nous sommes tous impuissants face à l’Amour. Ainsi donc, notre famille a beaucoup pleuré au début. Des pleurs de tristesse c’est vrai, d’avoir dû laisser s’envoler sa grande argentière vers des contrées lointaines. Mais des pleurs de joie aussi, car elle avait désormais la preuve que les contes de fées existaient. Heureusement, très vite, le vent du printemps a séché les pleurs, et déposé au pied de la porte du Théâtre un nouvel argentier, envoyé pour prendre soin de ses affaires. Chose peu banale dans cette famille de filles, celui-ci était un garçon ! Une sorte de miracle divin ou un nouvel alignement de planètes ? On ne sait pas mais en tous cas, l’hiver semblait battre en retraite pour laisser place à un nouvel élan de vitalité printanière. 

 On était désormais placés sous le signe de MARS, cette planète de l’action, de l’énergie et de la prise de décision. On serait galvanisés par la puissance guerrière et la pugnacité du dieu MARS. 

MARS allait briser les chaînes de l’hiver et repousser toutes les limites du possible. 

MARS allait donner les meilleures raisons de se battre pour des causes justes, en particulier pour celles des femmes. 

On allait pouvoir puiser toute la force nécessaire, notamment, dans Rave Lucid de la Cie Mazelfreten, battle d’électro faisant l’effet d’une bulle d’énergie sauvage, où les danseurs se saisissent du langage corporel pour affirmer leur place dans la société. 

Mais aussi dans l’exemple des Histrioniques, du Collectif d’artistes #MeTooThéâtre, qui combat par le jeu et l’humour les violences faites aux femmes dans l’art. 

On allait célébrer la résilience avec Eldorado 1528, d’Alexis Moncorgé, où un conquistador échoué se bat seul sur une île pour survivre et revient des années plus tard, escorté de près de 1 000 indiens. 

On allait remettre les compteurs à zéro avec La tour de Constance, écrit et mise en scène par Guillaume Vincent, qui renoue avec la fin de l’adolescence, quant tout est possible… à condition de trouver le moyen de s’emparer de sa vie. 

On allait tutoyer les cieux avec ENVOL , de la Cie HODA, ballet chorégraphié par Anatole Hossenlopp, qui raconte le désir absolu d’envol et de légèreté, face à la puissance mécanique, froide, violente presque, de notre folle modernité. 

On allait retrouver nos jeux d’enfants dans L’Enjeu, spectacle conçu et mis en scène par Joana Pinard et Jimmy Lozano, de la Cie El Nucleo, qui questionne les mécanismes de l’acceptation de soi. 

On allait s’inspirer du destin des Femmes de la maison, écrit et mis en scène par Pauline Sales de la Cie À L’Envi. Le combat de ces femmes-artistes pour être au plus proche de leur désir résonnerait presque tel un mantra pour toutes les femmes de la Snat61. 

Bref, Mars était de retour et on avait bien l’intention de danser jusqu’au bout du mois sur sa planète, portées par le souffle du dieu du même nom. 

Pour que résonnent encore et toujours des «Ôôôôô» et des «Aaaaahhhh»…

Reprenons notre histoire où nous l’avons laissée. 

Notre famille de saltimbanques aux semelles de vent a donc posé ses valises et enfilé ses chaussons de feutre dans le cocon de la Snat61 de l’Orne. Après un été bucolique et parfois un peu arrosé (n’oublions pas que nous sommes en Normandie), elle a raccroché son costume de cigale pour enfiler celui de fourmi et s’est remise au travail. Astiquer, policher, récurer, lessiver… il fallait que les 3 Théâtres soient rutilants pour l’ouverture de la saison 24-25 ! Rien ne devait être laissé au hasard car le grand Showtime approchait à grands pas tout devait être prêt pour faire entrer les spectateurs. Pour cette grande occasion, la famille avait convié des invités de marque : des amis parisiens avec lesquels, autrefois, elle avait pour habitude de danser le French Cancan. Trois jours durant, avec la complicité de l’Oiseau joli et de Luce Gastion, ce fut un enchantement de plumes et de paillettes, un antidote à la morosité qui peut parfois surgir, lorsqu’arrive la rentrée. 

Puis, on ouvrit la billetterie. Les spectateurs étaient si contents de la perspective de se retrouver qu’on improvisa une bacchanale de champignons ! Il fallait en profiter car c’était l’automne et, que l’Orne regorge de merveilles mycologiques grâce à ses étendues de forêts. Tout le monde est donc parti à la cueillette. Fort heureusement, Lilith était avec nous. Et comme elle a fait médecine, mais la Grande Médecine, celle des contes de fées, elle pouvait vérifier chaque spécimen et éliminer tous les très méchants, afin que personne ne tombe malade. N’oublions pas que notre famille avait banni la méchanceté de son existence. C’est même à cause de cela qu’elle avait quitté Paris. Il fallait donc être très prudent pour ne pas qu’elle revienne au grand galop.

Bref ! Les abonnements battaient leur plein. Même si on était forcés de constater que le fracas du monde les affectait un peu. On se grattait la tête. On se caressait la barbichette. Que faire pour redonner de l’espoir, de l’apaisement, de l’amour ?

« Ôôôô ! », dit soudain l’une d’entre eux. 

« J’ai une idée ! Il est prouvé que le théâtre est un profond anti-dépresseur. Il faut donc le rendre obligatoire ! C’est tout de même mieux que de prescrire des pilules fluorescentes. Non ? 

– Aaaaaahhhh ! Mais oui ! C’est excellent ça ! Voilà LA solution ! » répondirent en cœur les autres membres de la famille. 

Et les idées de fuser ensuite : 

« Il faut aller voir Madame ose Bashung pour avoir le vertige de l’amour… ;

– Et envoyer du rêve avec What will have been… ;

– Mais aussi mettre du gros vent dans les voiles avec Storm… ; 

– Ou encore jouer les Enfants terribles jusqu’à ce que mort s’en suive… ;

– Et pourquoi pas danser Du bout des doigts les plus grands ballets du répertoire ! »

Quel océan de possibles pour passer de l’ombre à la lumière ! Et toutes en chœur de proclamer pour finir : « Ôôôôô comme tout ceci est réconfortant ! Ôôôôô comme tout ceci est apaisant ! ».

Alors comme ça, le pire n’était pas certain, il suffisait de venir au Théâtre pour y échapper !

Et cette révélation allait changer leur vie pour toujours ! 

Il était une fois, on ne sait plus trop quand, une famille de saltimbanques aux semelles de vent…

Chose étrange et peu banale, cette famille nombreuse ne comptait qu’un seul garçon. Tous ses autres membres étaient des femmes. Un jour qu’elle se produisait dans le plus célèbre des cabarets parisiens, notre petite bande sentit monter le vent mauvais sur la capitale. Il était à base d’un foudroyant mélange de peste et de choléra, de misogynie, de bêtise, et de méchanceté. Ni une ni deux, notre famille prit la fuite vers la Province et trouva refuge dans l’Orne, dans le cocon d’une Scène nationale surnommée « Snat61».

La suite de leurs aventures est à lire sur www.scenenationale61.fr

À ne pas oublier ! 1957. Albert Camus

Albert Camus.
“Lʼart nʼest pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen dʼémouvoir le plus grand nombre dʼhommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc lʼartiste à ne pas sʼisoler; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin dʼartiste parce quʼil se sentait différent, apprend bien vite quʼil ne nourrira son art, et sa différence, quʼen avouant sa ressemblance avec tous. Lʼartiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut sʼarracher. Cʼest pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien; ils sʼobligent à comprendre au lieu de juger. Et, sʼils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui dʼune société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, quʼil soit travailleur ou intellectuel. « 
Camus, dans « Le discours de Suède » 1957.