« Y’a plus d’saison ! », susurrait-on depuis un bon moment déjà, dans les couloirs de la Snat61. Pourtant, cet hiver-là, on ne sait quel Dieu avait décidé de faire mentir l’adage. Pour sûr, on avait eu notre lot de froid glacial, de gelées matinales et d’inondations à répétition. Bref, l’hiver avait été rude et pour se tenir chaud, on avait investi les salles et profité de la caresse réconfortante des spectacles. N’empêche… notre famille de saltimbanques trépignait de voir arriver « Mars », se réjouissant de la promesse de renouveau printanier qu’il apportait avec lui.
Il faut dire qu’elle avait grand besoin de printemps pour se remettre de ses émotions. Car en plus d’une météo difficile, elle avait assisté, impuissante, au ravissement de sa grande argentière, par un riche, très riche cheikh venu d’un pays si lointain que personne n’en avait entendu parler. Elle avait succombé à son charme distingué, et à la douce mélodie de ses paroles envoûtantes. Il lui avait dit de sa voix suave et chaude du désert :
« Là d’où je viens, l’hiver n’existe pas plus que toutes les choses inutiles et superficielles que ton monde civilisé a fabriquées.
Là d’où je viens, tu dors simplement nu, caressé par les étoiles qui te montrent le chemin.
Là d’où je viens, l’énergie de l’univers te donne des ailes.
Là d’où je viens, nous vivons de dattes, de kumquat, de miel et d’amour. »
Vous l’aurez compris : Eros, le dieu de l’Amour avait frappé. Et comme on le sait, nous sommes tous impuissants face à l’Amour. Ainsi donc, notre famille a beaucoup pleuré au début. Des pleurs de tristesse c’est vrai, d’avoir dû laisser s’envoler sa grande argentière vers des contrées lointaines. Mais des pleurs de joie aussi, car elle avait désormais la preuve que les contes de fées existaient. Heureusement, très vite, le vent du printemps a séché les pleurs, et déposé au pied de la porte du Théâtre un nouvel argentier, envoyé pour prendre soin de ses affaires. Chose peu banale dans cette famille de filles, celui-ci était un garçon ! Une sorte de miracle divin ou un nouvel alignement de planètes ? On ne sait pas mais en tous cas, l’hiver semblait battre en retraite pour laisser place à un nouvel élan de vitalité printanière.
On était désormais placés sous le signe de MARS, cette planète de l’action, de l’énergie et de la prise de décision. On serait galvanisés par la puissance guerrière et la pugnacité du dieu MARS.
MARS allait briser les chaînes de l’hiver et repousser toutes les limites du possible.
MARS allait donner les meilleures raisons de se battre pour des causes justes, en particulier pour celles des femmes.
On allait pouvoir puiser toute la force nécessaire, notamment, dans Rave Lucid de la Cie Mazelfreten, battle d’électro faisant l’effet d’une bulle d’énergie sauvage, où les danseurs se saisissent du langage corporel pour affirmer leur place dans la société.
Mais aussi dans l’exemple des Histrioniques, du Collectif d’artistes #MeTooThéâtre, qui combat par le jeu et l’humour les violences faites aux femmes dans l’art.
On allait célébrer la résilience avec Eldorado 1528, d’Alexis Moncorgé, où un conquistador échoué se bat seul sur une île pour survivre et revient des années plus tard, escorté de près de 1 000 indiens.
On allait remettre les compteurs à zéro avec La tour de Constance, écrit et mise en scène par Guillaume Vincent, qui renoue avec la fin de l’adolescence, quant tout est possible… à condition de trouver le moyen de s’emparer de sa vie.
On allait tutoyer les cieux avec ENVOL , de la Cie HODA, ballet chorégraphié par Anatole Hossenlopp, qui raconte le désir absolu d’envol et de légèreté, face à la puissance mécanique, froide, violente presque, de notre folle modernité.
On allait retrouver nos jeux d’enfants dans L’Enjeu, spectacle conçu et mis en scène par Joana Pinard et Jimmy Lozano, de la Cie El Nucleo, qui questionne les mécanismes de l’acceptation de soi.
On allait s’inspirer du destin des Femmes de la maison, écrit et mis en scène par Pauline Sales de la Cie À L’Envi. Le combat de ces femmes-artistes pour être au plus proche de leur désir résonnerait presque tel un mantra pour toutes les femmes de la Snat61.
Bref, Mars était de retour et on avait bien l’intention de danser jusqu’au bout du mois sur sa planète, portées par le souffle du dieu du même nom.